Les artères peuvent-elles révéler un risque avant qu’il ne devienne visible ?
La professeure Rosa Maria Bruno sur le vieillissement vasculaire, la prévention et l’identification précoce des personnes nécessitant une attention particulière
Dans la prévention cardiovasculaire, l’âge est l’un des facteurs les plus déterminants pour évaluer le risque. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles les changements précoces peuvent être difficiles à reconnaître.
Une personne plus jeune peut présenter un faible risque cardiovasculaire calculé à court terme, alors que ses artères ont déjà commencé à subir les effets cumulés d’une pression artérielle élevée, de facteurs métaboliques, du mode de vie ou d’autres expositions. De même, deux personnes du même âge présentant des mesures similaires peuvent ne pas avoir la même santé vasculaire.
Cette question est importante partout en Europe. Les maladies cardiovasculaires restent la première cause de décès et de handicap dans l'europe selon l’OMS. En 2019, elles ont causé environ 4,2 millions de décès, soit 42,5 % de l’ensemble des décès.¹
La prévention ne consiste donc pas uniquement à réagir à une maladie déjà établie. Elle consiste aussi à identifier les personnes dont le risque mérite une attention avant l’apparition de symptômes ou d’événements aigus.
Cette question était au cœur de la présentation de la professeure Rosa Maria Bruno lors de la MESI Conference 2026. Professeure à l’Université Paris Cité et responsable de l’unité de pharmacologie clinique de l’Hôpital Européen Georges Pompidou à Paris, ses travaux portent sur le vieillissement vasculaire et sur la manière dont une évaluation non invasive peut aider à identifier les personnes dont le risque ne ressort pas toujours des mesures conventionnelles.
Interview de la professeure Rosa Maria Bruno
L’âge chronologique ne raconte pas toute l’histoire
Les artères ne vieillissent pas toutes au même rythme.
L’hypertension, le diabète, la maladie rénale chronique, le tabagisme et d’autres facteurs de risque cardiovasculaire à long terme peuvent accélérer les changements de la paroi artérielle.² Pourtant, leur impact peut varier considérablement d’une personne à l’autre.
C’est le principe du vieillissement vasculaire. La date de naissance apporte un contexte important, mais elle ne montre pas toujours comment le système vasculaire a réagi aux risques accumulés au fil du temps.
La professeure Bruno décrit l’évaluation de la rigidité artérielle comme une manière d’évaluer le vieillissement vasculaire. Elle peut renseigner sur l’état mécanique des artères et indiquer si la santé vasculaire paraît plus âgée, ou plus jeune, que ne le suggère l’âge chronologique seul.
« Nous ne voulons pas considérer tous les jeunes comme malades. Nous voulons identifier les personnes à risque. »
L’objectif n’est pas d’élargir les examens pour le principe. Il est de reconnaître les personnes dont le risque n’est peut-être pas entièrement visible avec les mesures conventionnelles, afin d’envisager au bon moment la prévention, le suivi ou une évaluation complémentaire.
Ce que peut apporter la mesure de la rigidité artérielle
La rigidité artérielle décrit les propriétés mécaniques des artères. Des artères saines se dilatent et se rétractent à chaque battement cardiaque, ce qui contribue à amortir la force pulsatile générée par le cœur. Lorsque les artères deviennent plus rigides, cette fonction d’amortissement diminue.
La vitesse de l’onde de pouls, ou VOP, est l’une des méthodes non invasives les plus établies pour mesurer la rigidité artérielle. Le principe est simple : l’onde de pouls se déplace plus rapidement dans une artère rigide que dans une artère plus élastique.
La VOP carotido-fémorale, ou VOPcf, est considérée comme la méthode de référence non invasive pour l’évaluation de la rigidité aortique.³ La VOP brachiale-cheville, ou VOPbc, est également reconnue dans les recommandations ESH 2023 comme une mesure de la rigidité artérielle et un marqueur d’atteinte d’organe médiée par l’hypertension.⁶
La mesure de la rigidité artérielle ne remplace pas l’évaluation conventionnelle du risque cardiovasculaire. La pression artérielle, le cholestérol, le statut diabétique, le tabagisme, les antécédents familiaux et le jugement clinique restent essentiels. Elle peut toutefois apporter un contexte clinique lorsque ces facteurs n’expliquent pas entièrement le risque individuel.

Ce que montrent les données
La valeur clinique de l’évaluation de la rigidité artérielle est étayée par des études prospectives.
Bien que la VOP aortique puisse être mesurée de manière invasive lors d’un cathétérisme cardiaque, cette méthode n’est pas adaptée à la prévention de routine. Des données comparant la VOP aortique invasive et la VOPcf non invasive ont montré une relation étroite entre les deux mesures, ce qui soutient la pertinence clinique de la VOPcf comme méthode non invasive d’évaluation de la rigidité aortique.⁷
L’une des plus grandes analyses a combiné les données individuelles de 17 635 participants. Au cours du suivi, 1 785 participants ont présenté un événement cardiovasculaire. Une VOP aortique plus élevée était associée à un risque accru de maladie coronarienne, d’accident vasculaire cérébral et d’événements cardiovasculaires dans leur ensemble.⁴
Pour chaque augmentation d’un écart-type de la VOP aortique transformée logarithmiquement, le risque ajusté pour l’âge et le sexe était supérieur de 35 % pour la maladie coronarienne, de 54 % pour l’AVC et de 45 % pour l’ensemble des événements cardiovasculaires.⁴
L’analyse a également montré que la VOP aortique apportait une information pronostique au-delà des facteurs de risque cardiovasculaire conventionnels. Son intérêt pour améliorer la classification du risque était particulièrement pertinent chez certaines personnes à risque intermédiaire, tandis que l’association relative avec les événements cardiovasculaires était plus forte chez les personnes plus jeunes.⁴
Ces résultats ne signifient pas que la VOP devrait être mesurée sans discernement. Ils montrent pourquoi la santé artérielle peut apporter une perspective complémentaire utile lorsque les informations conventionnelles laissent une question clinique importante sans réponse.
La prévention est un défi multidimensionnel
Le risque cardiovasculaire est façonné par plusieurs facteurs. Pression artérielle, cholestérol, glycémie, mode de vie, antécédents familiaux, résultats cardiaques et santé vasculaire peuvent tous fournir des informations cliniques pertinentes.
« La prévention cardiovasculaire est, par définition, un problème multidimensionnel. »
La prévention ne peut donc pas reposer sur un seul chiffre ou un seul moment. Le défi pour les professionnels de santé est d’interpréter les informations pertinentes dans leur contexte et de comprendre ce qu’elles signifient pour chaque patient.
Les recommandations 2024 de la Société européenne de cardiologie reconnaissent la VOP comme un modificateur du risque cardiovasculaire qui peut être envisagé chez certaines personnes présentant une pression artérielle élevée lorsque la décision d’un traitement antihypertenseur reste incertaine après l’évaluation conventionnelle du risque.⁵
Les recommandations 2023 de la Société européenne d’hypertension identifient la VOPcf et la VOPbc comme des mesures de la rigidité des grandes artères pouvant soutenir l’évaluation du risque cardiovasculaire. Toutes deux figurent parmi les mesures d’atteinte d’organe médiée par l’hypertension.⁶
Ces recommandations soutiennent un rôle clinique ciblé de la mesure de la VOP : non pas comme un outil de dépistage universel, mais comme une information complémentaire lorsque le résultat peut influencer la classification du risque, le suivi ou la prise en charge.
Des mesures individuelles à une vision plus connectée
À mesure que la prévention devient plus proactive, le diagnostic doit apporter plus que la confirmation ou l’exclusion d’une maladie. Il doit aider les professionnels de santé à identifier des profils, à comprendre le risque individuel et à déterminer l’étape suivante la plus appropriée.
Cela suppose que les informations diagnostiques pertinentes soient disponibles dans un parcours clinique structuré. La pression artérielle, les facteurs de risque cardiovasculaire, les antécédents médicaux et les mesures artérielles peuvent chacun contribuer à une compréhension plus large de la santé vasculaire lorsqu’ils sont considérés ensemble.
C’est le principe de l’évaluation artérielle intégrée : passer de résultats isolés à une vision connectée et cliniquement pertinente de la santé artérielle.
L’objectif n’est pas de remplacer le jugement clinique ni de prendre des décisions par la technologie seule. Il est d’aider les professionnels de santé à réunir des informations diagnostiques objectives, à les interpréter dans leur contexte et à déterminer l’étape suivante la plus appropriée pour le patient.
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À propos de la professeure Rosa Maria Bruno
La professeure Rosa Maria Bruno est professeure à l’Université Paris Cité et responsable de l’unité de pharmacologie clinique de l’Hôpital Européen Georges Pompidou à Paris. Ses travaux portent sur l’hypertension, le vieillissement vasculaire et l’application clinique de l’évaluation vasculaire non invasive.